Pour en finir (JAMAIS!) avec la Saint lundi.

Imaginez la scène : La scène de la Casa del Popolo, plus exactement. J’en suis à mon troisième ou quatrième concert pour Zéa Calla. J’annonce le titre de la dernière chanson que je vais jouer et… du fond de la salle, j’entends des cris enthousiastes. Ça m’apparaît étrange.

J’apprends plus tard, qu’un petit groupe d’historiens se réjouit de l’existence d’une chanson sur leur célébration « disparue » préférée, la Saint Lundi.

 

Sauf les trois historiens intoxiqués de la Casa del Popolo, les gens à qui je parle de la Saint Lundi m’avouent généralement leur ignorance. Comme c’est étrange que la majorité d’entre nous ne connaisse rien de cette célébration du monde populaire qui été considérée, au XIXe siècle, comme l’un des plus terribles fléaux moral et social. Une coutume que les élites religieuses, industrielles et autres ont combattue désespérément pendant des décennies, avant que les circonstances de la fin du siècle leur accordent définitivement le triomphe.

Non seulement on ne fêtera plus la Saint Lundi, mais nous allons collectivement oublier son existence. Pourtant, cette célébration aurait tout à fait sa place dans un rythme désirable de vie, de travail, de plaisir.

( En passant, je ne suis pas historienne, les recherches sur lesquelles je me base sont celles de Robert Beck.)

 

QU’EST-CE QUE LA SAINT LUNDI ?

La Saint Lundi, c’est la coutume qu’ont les ouvriers de chômer volontairement le lundi, de se rencontrer à la porte de l’atelier et de se rendre dans un « mastroquet » (un genre de bar à vin).

Ces lundis sont le temps pour les valses et les contredanses, les ripailles copieuses et bien arrosées, les jeux de cartes et de quilles, un jour pour fréquenter le théâtre. Bref, c’est une journée de plaisir. Et parce qu’il s’agit d’une fête pour le peuple, elle est insupportable pour les élites.

C’est une véritable institution dans le monde du travail. Partout en Europe, dans les pays scandinaves et germaniques, en Catalogne comme en Andalousie, en Belgique comme en Angleterre.

Ses origines se perdent au Moyen Âge. On trouve des traces de la Saint Lundi au 16e, 17e, 18e siècle. Cela dit, je m’intéresse au cas de la France plus particulièrement (et au 19e siècle) parce qu’il connait à la fois l’apogée et le déclin de la Saint Lundi.

LES ACTEURS DE LA SAINT LUNDI ?

Les ouvriers qui fêtent la Saint Lundi sont les travailleurs du bâtiment, les tailleurs, les perruquiers,  les forgerons, les tonneliers, les imprimeurs, les chapeliers, les tisserands et les fileurs. 

Les femmes aussi fêtent la Saint Lundi, comme celles qui travaillent dans le milieu de l’horlogerie, les fabricantes de masques, les brodeuses, les fileuses et retordeuses de coton, les fabricantes de boucles et d’agrafes, de montures de lunettes, les ouvrières de bimbeloterie.

Ces ouvriers ont en commun d’être qualifiés, dotés d’un grand savoir-faire et d’avoir un salaire qui leur permet de chômer sans trop de conséquences. Sans surprise, l’industrialisation va remédier à cette liberté populaire.

LE DISCOURS CONTRE LA SAINT LUNDI ?

Voici ce qu’on penserait de la Saint Lundi si l’on suivait le discours des élites sur cette pratique.

LA SAINT LUNDI EST L’ENNEMIE DE LA MORALITÉ : Elle serait « la cause principale de l’ivrognerie ouvrière » et rendrait les gens violents.

LA SAINT LUNDI EST L’ENNEMIE DE LA SANTÉ : L’habitude de s’amuser le lundi se solderait « toujours en maladies, en regrets et en misère », et elle serait étroitement liée à ces fléaux qui se présentent sous la forme de « libertinage, gourmandise, ivrognerie ».

LA SAINT LUNDI EST L’ENNEMIE DES FINANCES : Les dépenses faites dans le cadre d’une journée passée au mastroquet empêcheraient toute épargne. Le destin de l’ouvrier résiderait donc dans la pauvreté et la misère.

LA SAINT LUNDI EST L’ENNEMIE DE L’ÉCONOMIE : Les manufactures, dont le moteur général est une pompe à feu, doivent arrêter les machines et ainsi la production.

MAIS SURTOUT, SURTOUT ! LA SAINT LUNDI EST L’ENNEMIE POLITIQUE : Car oui, qu’est-ce que les classes dominantes en ont en foutre que l’ouvrier soit pauvre et saoul. PIRE, le VRAI danger de la Saint Lundi, c’est qu’il s’agit d’un temps utilisé pour des activités politiques.

Déjà en 1823, un rapport de police de Paris note que le « libéralisme révolutionnaire ne trouve pour appui dans le peuple que les hommes oisifs, abrutis par le vin et la débauche », AKA les ouvriers qui fêtent le lundi.

Depuis les journées de juin 1848, les adeptes de la Saint Lundi sont impliqués dans les émeutes. On l’accuse d’être un temps pour les « sociétés secrètes », « pour se plaindre du gouvernement », pour lire « Le Siècle » alias « le mauvais journal », etc. Bref, on associe la Saint Lundi et la révolte, particulièrement après la Commune de Paris, qui aurait été fortement aidée par les discussions qui s’y sont tenues.

Parce que oui, les cabarets, les cafés, les guinguettes sont aussi des lieux de contestation. La sociabilité de ces lieux est capitale pour la stratégie des luttes ouvrières (telle l’Île Noire les lundis de la grève de 2012. D’ailleurs, tout ça, ça me fait beaucoup penser aux plaintes comme quoi les étudiants passaient leur temps de grève sur les terrasses à boire de la sangria. Qu’est-ce qu’on en avait à faire, en fait ? Les étudiants ont toujours trop bu pour leur propre bien. Non, ce qui dérangeait vraiment, mais dont on ne voulait pas parler, c’est les discussions qui pouvaient voir lieu sur ses terrasses.)

Plusieurs associations de travailleurs et partis politiques utilisent le lundi pour leurs activités. La Saint Lundi est la plate-forme des luttes syndicales, des contestations et des révoltes.

Bref, la Saint Lundi, pour les ouvriers, est une sorte de point du X entre le plaisir et les activités politiques. Et c’est pour cette raison que j’en fais la propagande.

LA LUTTE CONTRE SAINT LUNDI ?

Il est donc plus que temps pour les élites religieuses, économiques, moralistes et philanthropes de rassembler leurs forces pour mettre fin à la Saint Lundi.

On va lui opposer les vertus du travail, de la famille, de la sobriété et de l’épargne. Tout cela en faisant l’éloge des conceptions productivistes de la bourgeoisie industrielle et des conceptions conservatrices des classes dominantes. Et la combattre énergiquement, surtout, comme je l’ai dit, après la Commune.

1. On installe d’abord le repos dominical obligatoire : Ce n’est pas méchant en soi un peu de repos obligatoire… Mais ça vient avec un discours catholique qui prône les bienfaits du repos dominical pour l’ordre moral et social ET en même temps, condamne la Saint Lundi qui brise les familles et empêche la productivité.

2. On combat la Saint Lundi avec une arme puissante : La littérature. Dans des pièces de théâtre et des romans édifiants, on répète sans gêne la même histoire. Un pauvre ouvrier, sensible à la tentation, victime de mauvaises influences, se détache de la religion et fête le lundi, malgré les avertissements de son patron. Il devient un criminel ou un révolutionnaire - c’est la même chose– abandonne sa famille, laissée dans la misère. Ses fils finissent en prison, ses filles se prostituent, la mère meurt de chagrin. FIN

3. Les patrons essaient des techniques de style « carotte-bâton ». La carotte peut prendre plusieurs formes : donner une prime aux travailleurs qui se présentent le lundi, les faire quitter dès quatre heures pour qu’ils puissent rejoindre les festivités, ou encore leur offrir un verre d’eau-de-vie, direct sur la job. On essaie aussi plusieurs « bâtons »: comme celui de menacer de renvoyer les ouvriers qui ne se pointent pas le lundi. Mais les tentatives punitives de mettre fin à la Saint Lundi obtiennent un succès très limité. Principalement parce que les ateliers s’appuient sur le savoir-faire de l’ouvrier.

L’introduction de mesures répressives contre le chômage du lundi rencontre une très grande résistance du côté des ouvriers. On y répond par des grèves ou des oppositions. Pour les ouvriers, il s’agit de défendre un élément capital de leur identité qui est menacée par le processus lent, mais inévitable, de leur prolétarisation, la crise économique et la mécanisation et la motorisation.

 

LE DÉCLIN DE SAINT LUNDI ?

La pratique de la Saint Lundi fini tout de même par se marginaliser progressivement.

Oui, entre autres à cause des mesures répressives, mais peut-être davantage à cause de facteurs d’ordre structurel et mental.

Il y a toute une campagne dans les années 1880 contre l’alcoolisme des travailleurs. Et c’est donc la classe ouvrière elle-même qui va finir par adopter l’imagerie hideuse de la Saint Lundi, conçue depuis des décennies par les classes dominantes. L’association entre la consommation abusive d’alcool et la Saint Lundi prend le dessus sur son potentiel politique.

À partir de 1880, on constate aussi le retour du repos dominical dans les habitudes ouvrières. Les lois scolaires imposent un rythme hebdomadaire centré autour du dimanche. Avec la nouvelle culture des masses, le dimanche est aussi le temps pour les loisirs. Le mouvement ouvrier va même jusqu’à faire de la conquête du repos dominical un de ses objectifs, au détriment de la fête du lundi.

L’ouvrier, fier de son autonomie et du symbole de la Saint Lundi, disparait petit à petit. Le plus triste, c’est que la tentative de supprimer la Saint Lundi est seulement couronnée de succès à partir du moment où la classe ouvrière l’accepte elle-même. Le problème c’est qu’avec la disparition de la Saint Lundi, c’est la notion de fête de la vie ouvrière et populaire qui disparaît.

*

 

Imaginez ce que vous pourriez faire avec un jour par semaine consacré au plaisir et aux activités politiques. Pas de repos, pas de soins personnels, pas de temps avec la famille, surtout pas de ménage…. Mais ce rêve fou, qui advient surtout dans des conversations animées de fin de soirée.

Ce rêve fou qui, la semaine suivante, devient un projet.

Un projet qui, peut-être la semaine suivante, se concrétise dans un geste.

Un geste qui, la semaine suivante, en inspire un autre.

Pensez-y Lundi prochain, invitez un ami à boire un verre. Alcool ou pas, mais plaisir obligatoire.

On se rejoint devant l’atelier
On se rattrape
pour un café
On se retrouve au mastroquet
C’est la fête! C’est un bal! ! C’est un banquet!

  • Si ce texte vous a appris quelque chose et que vous souhaitez m’aider à faire renaître cette incroyable tradition, vous pouvez m’aider en m’offrant un café.


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